Affaire de sorcellerie à Linzeux :
En 1796.
Joseph Lombart, cultivateur à Linzeux, n'avait vraiment pas de chance, au début de l'été de 1796.
Il venait de perdre coup sur coup ses deux belles juments, par suite de maladie bizarre, il avait bien fait des sacrifices pour essayer de les sauver mais sans résultats.
la déception de n'avoir pas réussi et d'avoir dépensé de l'argent en pure perte lui avait-elle fait faire des confidences a ses voisines?
C'est vraissemblable car la rumeur publique disait qu'un "devin" était venu chez lui sous pretexte d'enlever des sorts sur ses bestiaux.
On citait même le nom du "devin" : Antoine Dulary, ménager au village voisin d'Oeuf.
Dans ses opérations de sorcellerie, il s'était fait accompagner d'un habitant même de Linzeux, Louis Mailly, qui sans doute lui servait de rabatteur.
L'on disait encore que l'opération d'exorcisme n'avait pas été faite à titre absolument gratuit...
L'on affirmait même qu'il y avait eu escroquerie.
Bref, la rumeur publique (vires acquiti eundo) s'étendait rapidement dans les villages voisins et arrivait jusqu'au oreilles d'Adrien Pecqueur, juge de paix du canton de Framecourt dont faisait alors partie la commune de Linzeux.
Pecqueur avait estimé qu'il était de son devoir d'enquêter à ce sujet et de rechercher celui qui, abusant de la crédulité publique, tombait sous le coup de la loi.
C'est pourquoi, le 5 septembre - le 18 fructidor en 4- accompagné de son greffier Louis Labitte de Nuncq, il venait faire une enquête sur place à Linzeux.
Il interrogeait les victimes de Dulary.
Il en trouvait deux, Joseph Lombart, précité, et le meunier Jean-François-Xavier Herduin, dont le moulin tournait dans la plaine, du côté de Villeman.
Et voici ce que pouvait apprendre le juge de paix Pecqueur.
L'enquête :
Vers la fin de juin, l'une des juments de Joseph Lombard tombe malade.
Le cas paraissait grave, Lombard demande le concours de Dulary.
Ques-ce que ce Dulary?
Il habite Oeuf en ternois, le village voisin de Linzeux.
Il y est simple ménager, mais y jouit certainement de la réputation d'un homme capable.
Ses concitoyens ne l'avaient-ils pas désigné, lors de la crise de grains de l'année précedente, comme commissaire pour faire éxecuter par Blangerval la réquisition ordonnée par l'administration du district en vue d'approvisionner la commune d'Oeuf mais, surtout, il a une réputation bien établie de savoir guérir et même de prévenir les maladies, car les guérisseurs sont toujours plus ou moins sorciers.
Pourtant, malgré les soins de Dulary, la jument de Lombard trépasse.
Il y a pis.
Peu après, la deuxième jument se trouve attaquée du même mal...
Affolé, Lombart supplie Dulary "d'y travailler".
C'est alors que Dulary fait un diagnostic sinistre : "l'animal est attaqué d'un sort", il est urgent de prévenir ce qu'il pourroit être attaqué de pareille chose par la suite..
Il n'y a pas à tergiverser : il faut faire des exorcismes pour conjurer le sort.
Dulary, flanqué de Mailly, arrive chez Pecqueur.
Il donne "différents mouchoirs, des chandelles" pour ses opérations.
Il dispose gravement les mouchoirs sur une table avec des chandelles allumées, ainsi qu'une chanielle bénie, et de l'eau bénite pour exorciser, il allume un grand feu dans la cheminée.
Son compagnon Mailly lit les articles utiles à l'exorcisme.
Parfois, il apapraissait sur le mouchoir telles betets que ce soit.
Il falalit les jeter dans le feu et dire en les jetants les paroles rituelles.
C'est sans doute ce qui se produit, car à un moment Dulary a jetté quelque chose dans le feu qui a fait du bruit et a dit : "le sort est consommé".
Puis, il pose "un caché à toutes les portes et issues de la maison" et des différentes étables, pour préserver les places des habitations des sorts qu'on pourroit donner.
Bref il travaille dans vingt deux locaux divers, le cachet est taxé à 13 sols six deniers, soit pour le tout "I4 Liv".
On sait en effet qu'à cette époque les assignats n'ont plus de valeurs.
En ce mois de juin 1796, une livre en numéraire représente environ 36 livres en assignats; ou inversement, 100 livres-assignats ne valent plus que 2 livres 15 sols en numéraire.
Cétait donc une précaution élémentaire de la part de Dulary, de spécifier que l'assignat ne l'interressait pas.
Les maladies des chevaux pouvant provenir également des nourriture qui leur sont données, il est prudent de conjurer la sort sur les pièces avêties.
C'est ainsi que Dulary pose encore des cachets sur onze pièces de terre, à raison toujours de 13 sols 6 deniers par pièce, soit 7 livres.
La facture pesait lourde à Lombard : 23 livres, 3 sols, 6 deniers en numéraires.
Dulary, pour justifier ses prétentions, fait le désinteressé.
Désinterressé jusqu'à un certain point seulement car Dulary ne perdait pas le nord lorsqu'il s'agissait de ses intérêts.
L'année précedente, le 18 germinal an 3, lors de l'adjudication de biens nationaux à Oeuf, il trouvait le moyen de se faire adjuger trois mesures de terres pour 400 livres, soit 133 livres la mesure, alors que le même jour aucune mesure de terre ne se trouvait vendue moins de 460 livres, et atteignait même 1525 livres.
Incontestablement personne n'avait osé marcher sur les brisées de Dulary, l'homme capable et quelque peu sorcier.
A la même époque, une cérémonie identique s'était déroulée chez Jean-françois-Xavier Herduin, le meunier, qui avait perdu quelques animaux.
Dulary lui avait affirmé que le sort était chez lui, et que s'il n'y raisoit travailler de suite, il aurait perdu de mort, dans trois semaines, tous ses bestiaux.
Pour inspirer confiance à Herduin, il l'avait assuré qu'il étoit assisté d'un prêtre et qu'il auroit bien oté le sort.
Herdin s'était facilement laissé convaincre.
Dulary lui fait fournir dix livres de chandelles, un mouchoir neuf, 15 livres d'argent pour dire des messes, il fait quelques formes de cérémonies dans une chambre où il a fait brûler deux fagots, et, comme chez Lombard, il posa des cachets dans quinze places différentes.
Le procès :
Dulary tombe sur le coup de l'article 35 de la loi du 22 juillet 1791.
Aussi, le 23 septembre - le 3 vendémiaire de l'an 5, il passa devant le tribunal correctionnel d'hesdin.
En plus de son cas de sorcellerie, il y a escroquerie, sans doute, par l'intermédiaire de son frère Philippe, d'Audincthun près de Fauquembergue, il avait pris la précaution de se faire donner, à la date du 6 thermidor (24 juillet), comme justification éventuelle, un reçu du curé constitutionnel de Coyeque, Xavier Sauvage, de la somme de 46 livres pour décharge de messes du saint esprit à son intention, mais comme il ne l'avait fait enregistrer qu'au début de vendémiaire (vers le 20 ou 22 septembre) plus de deux mois s'étaient écoulés depuis la date du reçu et le tribunal en conteste la valeur et estime qu'il a été fabriqué pour couvrir l'escroquerie dudit Dulary.
Pour toutes ces raison, Dulary est condamné à 100 livres métalliques d'amende, à 3 mois de prison et à la restitution des sommes escroqués.
Son associé Mailly est acquitté.
Sources : archives du Pas de calais