Les orchestres

L’accordéon

Du bal musette au style musette

 

Un nouvel instrument populaire

 

Après la vogue romantique de l’accordéon de salon, l’évolution de ce dernier connaît un tournant décisif au début de l’ère industrielle. Sa fabrication évolue vers une forme plus rustique et plus économique, ses atouts en font un instrument populaire idéal.

 

L’accordéon s’implante progressivement dans les campagnes, les émigrants reviennent avec des instruments de la ville, des catalogues proposent des accordéons d’importation et enfin des artisans étrangers (souvent italiens) viennent s’installer en France.

 

La fabrication française ne tarde pas à débuter. La marque Dedenis commence sa production vers 1887 à Brive (Corrèze). Plus tard, en 1919, Jean Maugein créé sa propre marque à Tulle.

 

Cette lente invasion ne plaît pas à tout le monde, certains courants conservateurs (les nationalistes) et corporatistes (la société La Cabrette fondée en 1895) prennent l’accordéon pour cible.

 

Parmi les réactions les plus violents on peut citer celle du virtuose de la cabrette, Marcellin Gerbal dit  » Vinaigre  » de Maurs La Jolie.

 

 » Accourez à notre secours. Aidez-nous à chasser les accordéons qui écrasent notre pays. Mort à ces armoires de nationalité étrangère bonnes tout au plus à faire danser les ours, mais absolument indignes de délier les jambes de nos charmantes cantaliennes. Cet instrument maudit est en vogue, chez les jeunes gens, parce qu’il n’est pas nécessaire d’être musicien pour en jouer « .

 

De la musette au  » musette  »

 

La conquête des bals parisiens est une étape décisive pour l’accordéon. Il y prend petit à petit la première place.

 

Les Auvergnats sont implantés depuis longtemps dans le tissu urbain de Paris, où ils possèdent nombreux bistrots. Parmi ces établissements, beaucoup se transforment en bal à la fin de la semaine. Avec l’émigration, la clientèle ne cesse d’augmenter. Dans ces bals, les musiciens sont des joueurs de cornemuse appelés  » musette  » en français ou  » cabrette  » en patois.

 

La population parisienne adopte l’appellation  » bal-musette  » ou simplement  » musette « , tous les bals populaires où l’on paie à la danse sont appelés ainsi.

 

En 1895, les auvergnats tenteront de réagir contre cette généralisation. Ils considèrent en effet que le nom de musette leur appartient, qu’il fait partie de leur patrimoine et qu’il doit leur être réservé.

 

Louis Bonnet à la tête de la société  » La Cabrette  » réunit la plupart des musiciens parisiens et demande au Préfet l’interdiction stricte de l’appellation  » bal-musette  » aux bals sans musette.

 

Cette démarche n’obtiendra pas de résultats.

 

A la veille de la première guerre mondiale, malgré le nationalisme ambiant, l’accordéon ne dérange plus personne. Après la guerre, avec l’arrivée des nouvelles danses et des rythmes américains, l’accordéon confirme sa suprématie dans les bals parisiens. Grâce à des musiciens de grand talent comme Emile Vacher, l’accordéon devient un genre à lui tout seul, on parle désormais du style  » musette « .

 

Les accordéonistes auvergnats

 

Avant 1941, beaucoup de bals auvergnats avaient engagés des accordéonistes, c’est le cas du bal Delpuech où Emile Vacher âgé de 15 ans, débute sa carrière en 1898. Proche de la population parisienne, le bal auvergnat est le cadre idéal pour la musique d’accordéon. Malgré les polémiques à son sujet, une partie des musiciens de la colonie adopte le nouvel instrument.

 

Sudre, rue des Taillandiers et Louis Clavière, rue Saint-Maur, jouaient aussi bien de la cabrette que du diationique.

 

L’histoire a surtout retenu l’association d’Antonin Bouscatel et Charles Péguri qui d’après la légende sont les premiers à jouer en duo vers 1905. On peut lire dans l’Auvergnat de Paris en 1906 :  » Pas de plus belle musique que celle de ces deux instruments jouant ensemble « . Un autre artisan-musicien moins célèbre que Péguri, Lestrades de Montsalvy, fut un des promoteurs de l’accordéon à la Bastille. Il jouait ai bal Cassagne ( bal qui deviendra la Boule Rouge ). Henri Momboisse fit ses débuts rue de Lappe au bal Versapuech, tout comme Germain Gaillaguet au bal Bertrand, rue de Charenton.

 

Le style auvergnat et le style musette

 

A l’origine de tous les styles, il y a l’accordéon diatonique (système bisonore). Le jeu des italiens dont Sudre semble être influencé est un style basé sur le legato et la cadence n’est pas aussi marquée qu’à la cabrette. Le jeu de Charles Péguri est encore inspiré par la musique de salon, il s’appuie sur des modulations harmoniques recherchées, les auvergnats eux, sont réputés pour leur cadence infaillible. Emile Vacher est le premier a marquer davantage les temps, à détacher les notes pour accentuer celles-ci à la manière des cuivres ( « Pistonnade » ). Il retrouve ainsi l’esprit des cabrettaïres avec leur jeu en rappel, mais il y ajoute toute la finesse et l’expression du jeu italien. A leur tour, les autres accordéonistes s’inspirent de son jeu, comme Henri Momboisse, Adrien Bras, Jean Pradal et de nombreux autres encore… Charles Péguri, au contact d’Antonin Bouscatel, est le premier à enregistrer en imitant les rappels de la cabrette sur son accordéon. Ce type de variation est toujours utilisé dans le jeu musette actuel.

 

Dans les années 20, l’accordéon chromatique (système unisonore) remplace le distonique, une minorité de musiciens comme Bras et Vidalenc, restant fidèles à l’ancien système.

 

Les filiations de style de jeu sont nombreuses entre les générations d’accordéonistes notamment sur l’Aubrac où beaucoup de musiciens actuels ont été inspirés par leurs aînés revenus de Paris. On peut citer parmi eux Jean Vaissade de Congoussac, créateur d’un nouveau répertoire très apprécié dans cette région et dans les banquets parisiens.

 

A l’écoute des enregistrements anciens, on peut saisir le rôle essentiel de l’accordéon dans l’évolution de la musique auvergnate. Parfaitement assimilé à la tradition, il en est devenu le moteur. Si du point de vue historique l’accordéon a supplanté la cabrette, il ne l’a pas fait disparaître, au contraire, c’est à ses côtés qu’elle s’est maintenue.

 

Comme l’écrivait avec raison Louis Péguri, l’auvergne est bien  » une terre d’élection de l’accordéon… » et tout laisse à penser que ce n’est pas fini.